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Publié dans La Presse
édition du Samedi, 2 Septembre, 2000
page B3.

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Je déserte...

Monsieur le ministre de l'éducation, François Legault,

Je vous écris cette lettre pour vous dire qu'aujourd'hui je déserte l'école publique. Après plusieurs mois d'attente, nous venons d'apprendre qu'une place s'est enfin libérée pour notre enfant dans une école privée. Je ne vous raconterai pas par le menu toutes les aberrations auxquelles nous avons assistées à l'école publique ces dernières années. Nous en avons vu assez pour réaliser que nous n'étions pas malchanceux, que les situations se présentant en classe n'étaient pas accidentelles, qu'elles étaient révélatrices d'une école qui nivelle sans cesse par le bas, une école qui ne répond qu'à une certaine clientèle, de préférence en difficulté. Bien sûr ils sont encore nombreux les bons élèves, ceux qui adhèrent plus ou moins facilement à l'institution, ceux qui suivent le rythme et sont prêts, avec un peu de soutien, à en faire d'avantage, mais l'école du quartier a trop de problèmes urgents à résoudre pour se soucier d'eux. Ils se tiennent tranquilles, c'est tout ce qu'on leur demande. Malheureusement pour eux nous vivons dans une société où, même s'ils représentent la majorité, il paraît indécent d'exiger plus pour les enfants qui vont bien quand tant d'autres vont si mal.

Mon expérience du système public me laisse un goût amer car je ne peux m'empêcher de penser aux camarades de classe de ma fille, à Vincent, Maxime, Emma et Marie-Ève, de beaux enfants, plein d'espoir en l'avenir, des enfants qui ont soif d’apprendre et qui compte sur nous, les adultes, pour les éduquer et faire d'eux des citoyens libres. Je vous écris cette lettre pour m'excuser d'être déserteur, d'avoir abandonné une cause collective, d'avoir choisi le meilleur pour mon enfant, au détriment de ma communauté, au détriment des camarades de classe de ma fille, car chaque bon élève qui quitte le système public appauvrit d'avantage le groupe dont il faisait partie. En retirant mon enfant, je participe malgré moi à nourrir un cercle vicieux qui déséquilibre la clientèle de l'école dont vous êtes en charge, j'en suis désolée.

Depuis des années, et plusieurs générations d'élèves, je vois votre ministère imaginer de nouveaux programmes, implanter de nouvelles structures, mettre des énergies sur de nouveaux concepts.… Comment une infrastructure aussi riche de compétence que le ministère de l'éducation, les directeurs d'école, les commissions scolaires, les pédagogues et autres experts qui tous se penchent à l'année longue sur la question de l'éducation, n'arrivent pas à faire en sorte que l'école soit un milieu enrichissant pour tous, pour tous les enfants (et j'ajouterai pour les enseignants aussi)?

Aujourd'hui, vous nous proposez une réforme qui, à ce qu'on en dit, privilégie les mathématiques, le français, la culture, le travail d'équipe et l'autonomie de l'élève, le tout dans une approche dynamique, en travaillant sur des projets constructifs et intéressants. Je dois être bête mais je croyais que ces positions étaient acquises depuis longtemps. Elles me semblent faire appel à un bon sens primaire qui devrait être de mise depuis toujours.

Comment se fait-il que le privé, lui, n'ait pas perdu ces directions en cours de route? Depuis des décennies, il prend le meilleur des mondes de l'ancien et du nouveau. S'il accepte de se régénérer, il persiste dans son approche traditionnelle à la discipline plus ou moins militaire: faire des dictées pour apprendre l'orthographe, des rédactions pour apprendre à écrire et tant qu'à faire, de la géométrie, de l'histoire, des langues étrangères et encore apprendre la politesse la plus élémentaire, respecter les règles, même celles qui nous déplaisent et travailler, bûcher, étudier, recommencer encore et encore. Et ne venez pas me dire que la clientèle sélecte du privé permet d'atteindre des objectifs impossibles au public. Je les ai vu ces enfants du quartier. Ils ont des yeux aussi pétillants que ceux du privé et selon moi, pas plus que ceux-ci ils ne désirent être ami du professeur, ni ami du directeur ni même de leurs parents. Ils cherchent autour d'eux des adultes adultes qui leur montrent le meilleur d'eux-mêmes.

En juin dernier, ma fille est rentrée avec son bulletin en main: «Regarde maman, j’ai eu des MS partout, c'est la meilleure note que tu peux avoir.» MS pour Maîtrise Suffisante. On ne peut plus avoir une note de 80% et se battre pour atteindre 90%, ou mieux encore 100%; ou alors avoir un B et étudier très fort pour obtenir un A. Il faut bannir la compétition, mais ce faisant, on élimine aussi la compétition avec soi-même. Aujourd’hui, si vous êtes plus ou moins moyen, bon, très bon ou excellent élève peu importe, vous méritez un vague MS et pouvez être satisfaits de vous-même.

Avons-nous si peur de blesser les plus faibles, si peur de nourrir un discours de droite que nous mentons aux uns comme aux autres, que nous ne savons plus dire ce qui est bien ou mal, dur ou facile, médiocre ou excellent. Comment un enfant peut-il apprendre la valeur des choses s'il n'existe plus de référence? Comment peut-il se dépasser, s'élever, si autour de lui on lui répond : «Ça suffit, c'est assez, c'est suffisant» ?

Je suis de la vieille école, vous l'aurez compris. Elle a fait ses preuves. Nous pouvons d'ailleurs nous réjouir qu’elle soit toujours présente à travers le système privé car c’est elle qui, en grande partie, forme encore l’élite dont notre société a besoin. Je me retire donc du système public, triste pour les autres enfants mais rassurée pour les miens. D’ailleurs, vous m’avez donné l'exemple, vous, ministre de l'éducation, qui malgré vos fonctions et malgré vos discours optimistes, persistez à choisir l'école privé pour vos enfants.

En dépit de ma défection, je continue à croire en ce rêve d'une excellente école pour tous mais pour y arriver, il ne faudrait pas se contenter d'une réforme mièvre mais plutôt remettre en question des acquis et des structures insatisfaisantes non seulement dans votre ministère mais aussi aux ministères du travail et de la famille, car il faut toucher tous les adultes, éducateurs et parents, qui tous sont responsables de cette situation. Nous referons confiance au système public, vous et moi et tellement d'autres, le jour où vous trouverez le moyen de faire en sorte que tous, nous ne nous satisfaisions plus d'une école ayant sur ses capacités une maîtrise suffisante.

Catherine Fol

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Réalisation initiale Sébastien Gauthier février 2005