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octobre 2018

 

Entrevue réalisée au Presse Boutique Café,
à Sherbrooke, dans le cadre des Nouveautés de l'ONF,
le 14 mars 2001, par Marc-André Goulet.

Entrevue avec Catherine Fol,
cinéaste,
pour le film Le Lien cosmique

par Marc-André Goulet

Marc-André Goulet : Tu viens nous présenter ton plus récent film qui porte, je crois, sur les origines de la vie ?

Catherine Fol : Les origines de la vie et l'évolution. En fait, la meilleure façon de décrire le film, c'est la première phrase du film. La première phrase dit : que savons-nous de notre présence sur terre ? Et c'est vraiment un documentaire qui essaie de répondre à cette question-là au niveau scientifique. Donc comment la science explique la présence des êtres humains sur la terre. Et le film aborde deux thèmes : comment la vie est-elle apparue sur terre - en fait, nous n'avons pas de réponses, mais nous avons des pistes de réponse - comment la science pense que la vie est apparue sur terre, et dans un deuxième temps comment cette vie-là aurait mené à l'homme ?

M.-A. G. : Qu'est-ce qui est à l'origine de ce projet ? Qu'est-ce qui t'a poussé à aborder un sujet aussi dense et fondamental ?

C. F. : Je suis en train de faire une trilogie en ce moment - je ne le savais pas quand j'ai commencé. J'ai d'abord fait un premier documentaire scientifique sur les astéroïdes et les comètes géo-croiseurs, qui peuvent croiser l'orbite de la terre et détruire par exemple l'humanité comme les dinosaures, on le pense aujourd'hui, ont disparu suite à un impact cosmique. Donc ce documentaire-là abordait ce sujet scientifique mais la façon dont je le traitais dans le film, il était question de la mort finalement. C'était le thème de la mort. Le fait que nous sommes fragiles et qu'au hasard d'une collision cosmique on pourrait disparaître, que l'humanité pourrait mourir. Et de la mort à la vie, je pense que le pas est presque logique. Alors après avoir réglé le cas de la mort et de la fragilité humaine sur terre, je me suis posé des questions, à savoir : d'où venons-nous, pourquoi sommes-nous là, et comment la science répond à cette question-là. C'est ce qui m'a amené à ce sujet.

M.-A. G. : Sujet qui demande sûrement beaucoup de travail de terrain, d'entrevues. Comment as-tu procédé pour ramasser toute la documentation et l'information nécessaires à nourrir le film ?

C. F. : Ça a été un travail incroyable. J'ai eu une recherchiste qui a travaillé avec moi et moi aussi j'ai beaucoup collaboré à la recherche. La difficulté de ce sujet-là en regard du sujet précédent, les astéroïdes et les comètes géo-croiseurs, c'est le fait que c'est une discipline qui est multidisciplinaire. Il y a les géologues qui étudient de vieilles roches, qui essaient de trouver des traces de vie dans ces roches, il y a des chimistes qui essaient de reproduire la vie en laboratoire. Donc ça touche à la chimie, à la biologie, à la géologie, à l'astro-physique aussi, la présence, peut-être, de vie ailleurs, sur d'autres planètes, l'astronomie - est-ce qu'il existe d'autres systèmes solaires, c'est-à-dire d'autres systèmes planétaires autour de d'autres étoiles. Donc c'est vraiment multidisciplinaire. Ça, c'était une grosse difficulté, d'essayer de maîtriser différents domaines. L'autre difficulté, c'est de rester à jour, parce qu'il y a constamment des découvertes.

M.-A. G. : Qui peuvent même se contredire parfois.

C. F. : Qui peuvent se contredire. Je peux vous donner un exemple. Je suis allé tourner avec Geoffrey Marcy, c'est un astronome posté à l'Université de Californie à San Francisco. Au moment où j'ai tourné avec lui, il m'a présenté sur une carte céleste - d'ailleurs on le voit dans le film - une étoile. Et il nous dit : ah, cette étoile-là est intéressante, on pense qu'il y a peut-être deux ou trois planètes qui tournent autour. Et quelques mois après avoir tourné avec lui, ça a été confirmé. Quand je l'ai tourné, il n'était pas encore prêt à annoncer la nouvelle, mais quelques mois plus tard et avant que j'aie fini le film, c'était une nouvelle confirmée. Il fallait que je reste à jour, et parce que je le présentais dans le film, il fallait que je dise : voilà, c'est confirmé. Donc il faut toujours rester à jour, et quelque part je me dis j'espère que l'on ne découvrira pas des extraterrestres bientôt parce que mon film ne sera plus bon, ça va tout changer (rires) ! Disons qu'aujourd'hui, tout ce qui est présenté dans le film est toujours valide.

M.-A. G. : L'état actuel des recherches les plus pointues.

C. F. : Oui, c'est ça.

M.-A. G. : Et ça ne doit pas être évident non plus de faire un tout avec l'ensemble de ces données-là.

C. F. : Il y a une question de choix, au niveau du contenu, à travers les différents chercheurs, les différentes disciplines que j'ai choisis. J'aurais pu en choisir d'autres, j'en ai rencontré beaucoup. J'ai peut-être rencontré trois ou quatre fois plus de chercheurs de pointe dans leur domaine que ce que je présente dans le film. En fait il faut choisir pour essayer, en une heure de documentaire, que les gens aient une bonne vue d'ensemble. Le choix c'est fait dans ce sens-là, c'est-à-dire de donner une impression - je ne peux pas faire un film exact, dans ce cas-là ce serait un film de quarante heures s'il fallait que je présente tout - donner au public une impression assez juste de ce qui se trame, de façon assez large, chez les scientifiques. Donc le choix s'est fait de cette façon-là et aussi au niveau visuel, d'avoir des chercheurs qui sont agréables à tourner, qui travaillent dans un laboratoire que je peux filmer, qui ont des choses intéressantes à présenter à la caméra. Donc il y a aussi une question de présentation. Mes choix se font aussi en fonction du matériel visuel que je peux aller chercher. Le film est un peu comme un voyage, le film, où on irait de port en port si vous voulez, où on voit des îlots. On voit l'îlot de la chimie, de la géologie, de l'astronomie, et il y a certains îlots où il n'y a pas nécessairement de chercheurs. Alors de temps en temps on voit un chercheur qui travaille dans ce domaine-là, qui est un expert international réputé dans son domaine, et de temps en temps aussi il y a des scènes où l'on ne voit que le résultat des recherches. Une chose importante aussi pour moi : il y a des documentaires scientifiques où on suit le chercheur, par exemple un chercheur va en Antarctique chercher des poussières de comètes, j'en ai un dans mon film. J'aurais pu le filmer s'en allant en Antarctique, qui défait sa valise...

M.-A. G. : Faire un portrait de lui.

C. F. : Ce n'était pas ça qui m'intéressait. Ce qui m'intéressait, c'était de dire : voilà une découverte scientifique, voilà ce chercheur, il a fait telle découverte, et qu'est-ce que ça change au niveau de la perception que nous avons de nous-mêmes ? Comment est-ce que ça redéfinit l'identité humaine ? C'était ça que je cherchais. Donc on passe rapidement comme ça de découverte en découverte, et au fil du film j'espère que ça donne une image différente de ce que l'on est, ou en tout cas ça forge une image de l'identité humaine telle que vue par la science, qui n'est pas nécessairement la même par exemple que celle que l'on voit au niveau de la religion, au niveau de la sociologie. C'est un portrait qui est vraiment différent.

M.-A. G. : Qui fait partie d'un genre ? Est-ce que l'on pourrait qualifier de genre le documentaire scientifique ?

C. F. : Moi je n'aime pas du tout ça.

M.-A. G. : Parce que c'est un cantonnement ?

C. F. : Parce que j'essaie d'en sortir. En même temps, Le Lien cosmique, c'est un grand documentaire scientifique dans la gamme de la BBC, de ce que peut faire la BBC ou National Geographic par exemple. Je ne suis pas d'accord avec ça parce que c'est vrai qu'il y a un genre, d'abord il y a différents genres dans le documentaire, dans le documentaire scientifique encore plus. C'est toujours à peu près la même façon de procéder, par exemple celle de suivre le chercheur entre autres, chose que je n'ai pas voulu faire dans ce film-là. En fait je trouve que c'est un peu dommage aussi, parce que souvent il n'y a pas assez d'originalité, et c'est souvent présenté comme des grands reportages, et il y a quand même pour moi une différence entre le documentaire et le grand reportage si vous voulez, qui présente de façon plus objective les choses sans nécessairement offrir un regard critique ou une impression artistique de l'auteur qui digère le sujet, qui le présente à sa façon.

M.-A. G. : Qui apporte son ton au film.

C. F. : C'est ça. Je peux vous dire que pour le prochain, je veux encore plus sortir de ça. Et de film en film, c'est ce que j'essaie de faire. Mais le cinéma étant aussi un art très complexe, qui demande énormément de polyvalence, j'essaie à chaque film d'aller un petit peu plus loin. Ce qui est très enrichissant et palpitant, autant au niveau des sujets que je traite, j'ai appris plein de choses sur les origines de la vie et sur l'évolution, mais aussi au niveau de la forme. C'est intéressant de travailler la forme cinématographique aussi. Et vraiment au niveau du documentaire scientifique, je trouve qu'il y a des lacunes. C'est peut-être aussi parce que les réalisateurs se sentent mal à l'aise avec la science. Pour moi, il y a vraiment un lien entre art et science. J'ai étudié en sciences aussi, j'ai un bac un génie physique, ce n'est pas un gros diplôme, mais j'ai quand même étudié plusieurs années en sciences et je pense que ça m'aide beaucoup dans mon travail. Je ne vois peut-être pas la science de la même façon qu'un néophyte qui attaquerait un sujet scientifique, je me sens peut-être un peu plus à l'aise et peut-être plus à l'aise de dire des choses personnelles aussi par rapport à des découvertes scientifiques, parce que j'ai un certain bagage disons.

Il y a plusieurs originalités dans ce film-là, et il y a deux choses dont je suis très fière. Il y a un arbre de la vie. Au niveau de l'évolution, les biologistes décrivent souvent la vie comme un arbre où chaque branche représente une espèce différente. On pourrait dire que les racines du tronc principal de cet arbre-là puisent dans les origines de la vie si vous voulez, et toute la cime de l'arbre et l'arborescence à la cime représenteraient les espèces actuelles. J'ai beaucoup lu sur l'évolution, j'ai souvent entendu parler de cet arbre-là, il y a une branche spécialisée de la biologie qui s'appelle la phylogénie, où des biologistes essaient justement de voir par exemple les relations entre l'homme et les primates, les embranchements. On a les gorilles, les chimpanzés et les bonobos qui sont trois espèces de singes assez proches de nous au niveau génétique, et ensuite les autres primates, les autres singes, et nous faisons partie de l'arbre des mammifères. Et je n'avais jamais vu cet arbre-là dans un film. Ça, c'est une originalité, j'ai travaillé avec un animateur vraiment très talentueux qui se nomme Georges Mauro, et ensemble on a construit en trois dimensions dans Softimage un arbre dans lequel on voyage au cours du film. Je suis très heureuse du résultat parce que, entre autres, c'est un arbre qu'on ne voit jamais au complet. Il est tellement grandiose et complexe surtout, et de toute façon on n'en connaît qu'une petite partie, donc ce ne serait pas possible de le dessiner au complet. Souvent, dans les livres, quand on présente l'arbre des espèces, c'est un arbre fini. Alors je suis heureuse de ce résultat-là, je n'ai jamais vu ça.

L'autre chose aussi, qui est encore plus personnelle, c'est une scène sur l'arborescence. C'est une scène où je parle de la théorie du chaos - en fait, aujourd'hui, les scientifiques appellent plutôt ça la théorie de la complexité, l'étude de la complexité. C'est une façon d'analyser par exemple les problèmes de la biologie avec une vue d'ensemble, c'est-à-dire de prendre du recul et plutôt que de voir chaque branche, d'être très collé sur une branche de l'arbre et de dire telle espèce vient de telle autre espèce qui dérive de telle autre espèce, c'est de regarder l'arbre de loin et de se dire : pourquoi l'évolution donne un espèce de dessin d'arborescence ? Ces formes-là, comme l'arborescence, c'est ce qu'on appelle les formes fractales. On a entendu des mots comme fractal, chaos, complexité, ce sont des choses que l'on entend mais je ne voulais pas en parler dans le film parce que personne ne sait vraiment ce que c'est, ou sinon ça nous paraît très compliqué, juste avec les termes "chaos" et "complexité"... Alors j'ai une scène qui est une autre originalité du film, j'en ai beaucoup parlé avec les scientifiques, beaucoup sont d'accord, beaucoup ne sont pas d'accord, moi je crois que c'est la science de l'avenir, je pense que d'ici deux cents ans c'est une des branches scientifiques qui va prendre beaucoup d'envergure. Et j'en parle sans en parler. Je montre des images et je fais sentir la théorie du chaos sans utiliser les termes.

M.-A. G. : Sans les nommer explicitement.

C. F. : Je suis assez contente de ça, et j'ai l'impression que si j'ai fait ça, c'est parce que je me sens à l'aise aussi avec ces termes-là, parce que je suis à l'aise avec les scientifiques quand je parle avec eux, que j'ai pu aller jusque-là. J'ai l'intention dans le prochain film d'aller encore plus loin. Je pense que mon "background" en sciences, de ce côté-là, me sert beaucoup.

M.-A. G. : Et il y a aussi cette volonté chez toi de briser les carcans, les barrières du documentaire scientifique traditionnel.

C. F. : Oui, du documentaire scientifique mais aussi du documentaire tout court. Je suis à l'ONF depuis onze-douze ans maintenant - le temps passe vite ! - depuis la Course des Amériques, et à l'ONF on nous pousse à aller plus loin, à essayer des nouvelles choses, à avoir de l'audace. C'est très difficile parce qu'en même temps, l'ONF est une institution, donc je ne peux pas faire expérimental pour faire expérimental, j'ai le souci que ce soit vu, que ça débouche sur quelque chose de concret. Donc il y a un souci d'efficacité mais en même temps on a quand même beaucoup de liberté et on nous pousse à aller plus loin sur le documentaire en général. Donc ce n'est pas seulement le documentaire scientifique, et je pense qu'il y a des choses intéressantes qui peuvent sortir de ça. Ça prend du temps, c'est compliqué, il y a eu beaucoup de bouleversements à l'ONF, peut-être que vous en avez entendu parler, mais on ne lâche pas, on continue et on travaille fort. Il y a des choses qui émergent, qui sont vraiment intéressantes.

M.-A. G. : Le film a déjà été présenté en quelques endroits, même en Europe ?

C. F. : Oui, ça commence, c'est quand même assez long les démarches au niveau international. C'est un documentaire pour la télé internationale, alors il va un peu suivre la ligne de mon premier documentaire scientifique. Je disais que je fais une trilogie, Toutatis, le premier film de cette trilogie, qui tourne encore, qui a fait le tour du monde, qui a été traduit dans toutes sortes de langues, en japonais, en allemand, il est allé en Afrique, il a fait le tour de l'Europe, ça a très bien été pour ce film-là. En fait, j'ai réalisé Toutatis juste avant les sorties de Armageddon et Deep Impact des Américains.

M.-A. G. : Les films-catastrophes qui portent sur la disparition de la terre.

C. F. : Oui, qui portent sur le même sujet. J'avais fait mon film avant, je l'avais sorti, ça allait bien, et quand les films américains sont sortis, il a eu une deuxième vie et j'ai pu suivre la foulée. C'était un peu la vérité sur la fiction que vous venez de voir.

M.-A. G. : C'est heureux que des blockbusters hollywoodiens puissent paver la voie à des films de qualité !

C. F. : Oui, j'aimerais bien que les Américains sortent un film sur l'évolution et les origines de la vie (rires) ! Pour Le Lien cosmique, il a déjà été présenté dans un festival à Malaga en Espagne. C'est une biennale scientifique, où il y avait des documentaires de très haut niveau.

M.-A. G. : Et où il a remporté un prix ?

C. F. : Il a gagné le grand prix du festival. Ça, c'est super ! Avec ça, il va suivre sa vie, il va être vu, il va probablement faire le tour des États-Unis. Le film est traduit en anglais aussi, l'Office étant un organisme fédéral, il est disponible et en français et en anglais. Je pense que les Japonais et les Allemands l'ont déjà acheté. C'est bizarre, ce sont les premiers intéressés, ils sont très friands de science. Alors qu'ici, au Québec - je ne peux pas parler pour le Canada anglais, que je connais moins - on n'a pas beaucoup de culture scientifique. À Radio-Canada il y a Découvertes, à Télé-Québec il y a Télé-Science, mais il n'y a pas grand chose de ce côté-là. C'est peut-être qu'il n'y a pas assez d'offre, peut-être qu'il n'y a pas assez de demande aussi, je ne sais pas. Mais nous ne sommes pas très calés en culture scientifique, c'est une lacune, quelque chose à combler.

M.-A. G. : Et je pense que tes films sont là pour combler cette lacune, justement.

C. F. : Disons qu'il y a une niche, j'essaie de l'occuper (rires) !

M.-A. G. : Merci beaucoup Catherine Fol, et longue vie au Lien cosmique.

C. F. : Merci.

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Réalisation initiale Sébastien Gauthier février 2005